On naît à deux

Phillip

Le problème c’est que je ne t’aime pas. Je ne t’aimerais jamais. Je n’aime plus. J’ai perdu le mode d’emploi et puis j’ai aussi perdu la foi.

Avec toi j’ai essayé de t’aimer, d’aimer à nouveau. Mais cela ne vient pas, c’est cassé. Peut-être irréparable. J’aimerais que non, mais je ne sais pas. 

Alors en attendant je me résigne à ne plus penser pour deux, à n’exister pour personne, à vivre seulement pour moi. 

C’est comme si tout était arrêté depuis que je ne sais plus aimer. Je change à vitesse grand ‘V’, mais je n’ai pas de projets car à mon âge on doit faire des projets pour deux, voire trois, quatre ou cinq. On naît à deux et on meurt en ayant même pas conscience d’être un, le reste du temps l’on est seul(e). Et personne ne nous a appris à faire lorsque l’on est seul(e) et surtout comment ne pas espérer d’être à plus. 

Le problème c’est que je ne suis pas encore résignée de ne plus jamais aimer.

La Rousse

Dans le train

julia mai037
Un dessin de Raoulette

 

Alors que je passe entre les champs, les vallées, les fleuves et les montagnes, mon esprit devient un leurre ; mon œil voit, ressent et palpe le réel comme si il existait vraiment. Devant cette immensité de vide, je suis pleine de vie. Ici et là au grés des nuages se dessine une ombre sur la terre meuble, mais quoi de plus stable que cette ligne d’horizon grignotée par les quelques nuages qui tentent de s’y faire une place. Les couleurs des champs varient entre un vert printanier et un jaune déjà roussi par le soleil.
Trêve de réflexion, laissons place aux sensations ; aucune n’est là pour mentir mais seulement imposer sa vérité, son ignoble façon de croire et de penser.
Tout va de plus en plus vite, de plus en plus fort.
Les images se confondent, se perdent dans les tréfonds d’un esprit, comme invisibles ces sensations transpercent mes orbites ; comme une eau calme, le vent m’apprivoise et se disperse.

La Rousse

Maria

dessin-cd.jpg
Un dessin de La Rousse

 

Il m’a dit qu’elle venait de Centre-Afrique. Qu’elle était réfugiée… En bonne européenne, non seulement je ne connais pas la situation politique dans ce pays mais je ne savais même pas le placer sur une carte.

Mais j’ai reconnu dans ses yeux la pudeur. Celle d’être encore là, de ne pas savoir pourquoi, ni même comment. Le sourire beau et franc, d’une tristesse à jamais ancrée, celle-là même d’avoir tout perdu et d’avoir retrouvé quelque chose de différent, ailleurs… Mais jamais ce qui a été perdu…

Alors c’est ça que j’ai vu dans ses yeux, la pudeur d’avoir éternellement perdue et d’en être triste. Mais savoir que la vie continue et que même si l’on se doit de pleurer nos morts, ils ne sont plus là pour nous consoler. Que même si la maison brûle, il nous faut en trouver une nouvelle. Que tout est irrémédiablement perdu, mais que la perte ne nous a pas emmenée avec elle et nous sommes encore là. Irrémédiablement las et triste.

Au fil des années la tristesse devient comme une compagne. Et alors elle fait ça : elle enveloppe, pose un voile sur les émotions et il ne reste alors plus que la pudeur de visible par tous. Et la sienne je l’ai vue et je l’ai adorée.

La Rousse

A quoi bon encore des poètes ?

destructuration cd(1).jpg
Déstructuration de La Rousse

« La poésie est pourrie d’épileurs de chenilles, de rétameurs d’échos, de laitiers caressants, de minaudiers fourbus, de visages qui trafiquent du sacré, d’acteurs de tièdes métaphores, etc.

Il serait bon d’incinérer sans retard ces artistes. »

René Char, Moulin Premier, Ed. Gallimard, 2002.

Brève d’été à Paris

Schermata 2018-01-09 alle 16.42.35.png

 

Il est presque minuit. Ça y’est ils ont réouvert la station du métro de Château Rouge. Tout le monde est prêt. Cela s’affaire autour de la nouvelle entrée, même le gros ‘M’ est déjà éclairé.

Ils peinturlurent la route de sa nouvelle signalisation. L’odeur de la peinture blanche me prend au nez ; moi et tout ceux du bus 56 : des oiseaux de nuit comme la plupart de ce quartier. Entre les prostituées, les épiciers de nuit, les drogués, c’est le quartier où personne ne dort jamais. Il y a trop à faire pour dormir sérieusement.

A Marcadet c’est encore une autre histoire, cela entre et sort de partout : y’a ceux qui rentrent chez eux et ceux qui en sortent. Le carrefour est plein de bruits et d’odeurs comme un soir de Fête de la musique : maïs chaud, essence, sonnette de Vélib’, alcools divers et variés, voitures, macadam brûlant, il y en a pour tous les goûts ici.

Je suis bourrée. Pas assez pour que tout tourne autour de moi mais assez pour que chaque chose que je regarde et que je touche soit plus belle encore qu’hier au soir. Le bus 56, traverse le boulevard Ornano, il file comme un bateau dans le vent, sauf qu’ici c’est plutôt une marée humaine avec des algues toxiques prêtes à échouées sur les trottoirs.

L’arrêt Simplon : y’a beaucoup de blancs qui descendent et pourtant moins que d’habitude, c’est l’effet « été ». Juillet/Août, c’est un peu comme si Paris nous montrait sa nouvelle collection de mode, une différente de d’habitude, une éphémère, juste pour la haute saison : la couleur dominante c’est le black avec parfois des petites touches de blanc cassé, habilement immiscées par tous les vieux trop pauvre pour quitter la capitale. Un vrai tableau de pauvreté contemporaine, on verra si dans quelques années les spécialistes d’Histoire de l’Art en vanteront la beauté.

Un Vélib’ dépasse le bus, c’est pas assez inhabituel pour que cela me choque mais cela me fait toujours rire de voir des types bourrés tenter de filer droit avec leur engin. L’été est brûlant, le seul moyen de pas finir comme une flaque c’est de faire comme moi et poser son cul dans un bus à moitié climatisé, alors d’un certain côté je respecte ceux qui se donnent la peine de peiner même si ils sont probablement trop ivre pour marcher.

C’est mon arrêt : mon voyage est terminé, mes rêveries estivales aussi. Je me fraye un passage parmi les gens pour descendre du bus, un vent chaud m’enserre, je rentre dans l’impasse et m’enfonce dans les profondeurs d’une nuit superficielle, parce qu’à Paris jamais rien n’est éteint ou endormi.

La Rousse