Une vie à la Allen Ginsberg # 3

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Dessin de Camilla Pizzichillo

 

III. Vieillesse

 

Nous nous penchons au-dessus de nos assiettes,

Et bien plus encore.

Depuis quelque temps, quelques jours

Tu n’arrives plus à te raser,

Tes costumes d’une élégante obscurité

Ont jauni, et tombent sur tes épaules en larges plis

Dans lesquels tu caches un regard triste, affaibli

Tu voyages d’un souvenir à l’autre, kistes, économie,

Avec les mêmes mots minutieux et justes

Et la même autorité,

Pourtant tu les cherches et je le vois bien.

Sur ton balcon, chaque matin,

Tu scrutes l’horizon,

Et attends, irrévocable, les foulées du dernier cavalier.

 

Odile Efrer

A message from Paris

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Depuis qu’on s’est changé

on a joui pivoté travaillé

pleuré & pissé ensemble

je me réveille un matin

avec un rêve dans mes yeux

mais tu es parti a New York

en me rappelant Bien

je t’aime je t’aime

& tes frères sont fous

j’accepte leurs vies bourrées

 

Depuis trop longtemps je suis seul

Depuis trop longtemps je suis assis sur mon lit

Sans pouvoir toucher aucun genou d’homme

ou de femme, cela n’a plus d’importance maintenant, je

veux l’amour je suis né pour ça je te veux toi avec moi maintenant

Paquebots océaniques bouillants qui traversent l’Atlantique

Délicates structures d’acier gratte-ciels inachevés

Poupe d’un ballon dirigeable qui rugit sur Lakehurst

Six femmes qui dansent ensembles sur un plateau rouge nues

A Paris toutes les feuilles des arbres sont vertes maintenant

En deux mois je serai à la maison et je te regarderai dans les yeux.

Allen Ginsberg

(traduction d’Andrea Verga)

Une vie à la Allen Ginsberg : Adolescence

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Dessin de Camilla Pizzichillo

 

 

Arrivée à Paris je me suis vêtue de noir,

Je m’y suis évanouie.

Je ne peux me rappeler

Il m’est plus aimable de t’imaginer en voyage,

En pleine mer, à boire.

 

Mais une nuit

Tu étais depuis quelques jours parti

Dans un demi-sommeil je me suis étouffée

Sans le savoir, je t’ai tué

Depuis tu erres en hautes mers,

Avec un équipage de seconde main, de seconde mer.

 

Odile Effre

Une vie à la Allen Ginsberg

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Giovanna con braccio de Camilla Pizzichillo
  1. Enfance

 

Je me lève, je te fuis,

Découvre la colère, ce bras amputé

Arrache les épaulettes de tous mes chemisiers

torche mes larmes,

La peau brûle et enfle.

Sur une boîte de chocolat instantané une date d’expiration,

1995,

 

Le métro, je te fuis,

Le métro qui avance en file indienne, qui m’écrase

Sur son passage en tranchée. C’est la guerre.

Les gens se trouent les pieds les uns des autres

Et s’acharnent, entre deux pannes. Se poussent

Sur les radiateurs brûlants,

Une échelle incendie, mon voyage sur le toit.

 

Je te fuis, l’Herbe Rouge, les radiateurs, les rats,

Je continue l’Herbe Rouge, insatisfaite,

Butte sur le mal des fantômes,

Allen que pensais-tu de Benjamin ?

 

Je reste assise, Je te fuis,

Toute la journée ainsi prostrée à réaliser le rêve d’un idiot,

Que je ne connais pas,

Je plante un couteau dans le temps, il pousse, je m’affole

me ronge les ongles jusqu’au sang, m’arrache des poignées de cheveux,

 

Le soir, je brûle peaux, ongles, cheveux et jette mes cendres

A la Seine.

Je te fuis, mais la nuit, sur le plâtre glacé de mes quatre murs,

Se découpe ton ombre qui hulule à la lune.

 

Odile Effré

3 h du mat

Dessin de Raoulette
Dessin de Raoulette

 

« Lu mes poèmes au Gaslight, nuit pluvieuse, 3 h du mat. Je marche dans l’Avenue D et la 2ième rue Est dans la brume bleue de la pluie, réverbères aveuglants hurlant leur phosphorescence mécanique le long des rues, ciel humide d’un rouge violent, je marche dans le Rêve. »

Allen Ginsberg : Journal 1952-1962, traduit par Yves Le Pellec, éditions Christian Bourgois, collection « Titre ».

Un petit film muet avec Allen Ginsberg et Jack Kerouac

Pour l’oreille de Creeley

renard
Dessin de Raoulette

Le poids
total de
toutes choses
c’est trop

dans le métro
mon cœur
martelant
précis

mal à la tête
de fumer
moment
de vertige

descendant
en ville pour voir
Karmapa
Bouddha ce soir.

13 décembre 1976
Allen Ginsberg

Ce poème d’Allen Ginsberg est un extrait du recueil POEMS ALL OVER THE PLACE – MOSTLY SEVENTIES publié par Charles Plymell aux Cherry Valley Editions avec une traduction de Lucien Suel. Première publication en France en 1979 dans la revue Sphinx dirigée par Patrick Mounier.