Maria

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Un dessin de La Rousse

 

Il m’a dit qu’elle venait de Centre-Afrique. Qu’elle était réfugiée… En bonne européenne, non seulement je ne connais pas la situation politique dans ce pays mais je ne savais même pas le placer sur une carte.

Mais j’ai reconnu dans ses yeux la pudeur. Celle d’être encore là, de ne pas savoir pourquoi, ni même comment. Le sourire beau et franc, d’une tristesse à jamais ancrée, celle-là même d’avoir tout perdu et d’avoir retrouvé quelque chose de différent, ailleurs… Mais jamais ce qui a été perdu…

Alors c’est ça que j’ai vu dans ses yeux, la pudeur d’avoir éternellement perdue et d’en être triste. Mais savoir que la vie continue et que même si l’on se doit de pleurer nos morts, ils ne sont plus là pour nous consoler. Que même si la maison brûle, il nous faut en trouver une nouvelle. Que tout est irrémédiablement perdu, mais que la perte ne nous a pas emmenée avec elle et nous sommes encore là. Irrémédiablement las et triste.

Au fil des années la tristesse devient comme une compagne. Et alors elle fait ça : elle enveloppe, pose un voile sur les émotions et il ne reste alors plus que la pudeur de visible par tous. Et la sienne je l’ai vue et je l’ai adorée.

La Rousse

Delhi, pensées confuses 3/3

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Dessin de JuliaL

Souvent ce mal à l’âme

A Chandni chowck encore

Nous y sommes passés sans bien trop le nommer

Ce bazar délirant ou le bois et le fer

Le conducteur et le marchand

Se côtoient en grinçant

Ou les klaxons vomissent leurs signaux

Par millions

J’ai fait une immersion

Chez les dieux des hindouistes

Shiva, Ganesh, Vishnou

Et encore quelques autres

Mais les noms se dispersent

Aux fumées des autels

Et au hasard d’un coup d’œil

A ma gauche

Alors qu’un premier jet d’idées

Confuses et débridées

S’étale sur cinq pages

Bercées des rimes en _é

J’avoue n’être pas seul dans cet ailleurs

Dans ces pensées

Construite et inventées et puis réinventées

Au grès des digressions, au grès des impressions

Partagées

Et c’est juste un cadeau

Au milieux, minimum de millions

De visages.

D’avoir un compagnon

De voyage

Demain nous repartons ailleurs que cet ailleurs

Une réalité

Juste à peine frôlée

Delhi, dix Paris en substance

Ce n’est pas une fuite

Ou juste un petit peu

Avec comme tout premier

De mes quelques regrets

D’avoir appris l’autre surtout

Par la monnaie

Mais laissons là le triste

S’emmêler aux merveilles

La fascination

De la perte des sens

Aux mille gouts piquants et si jolie

L’un d’un thali

Au deux ou trois indiens

Nous donnant l’accolade

Et se photographiant avec nous

Tout sourire

Car nous portons bonheur.

 

 

 

 texte de Nay, Delhi, pensées confuses, Troisième et dernière partie

Delhi, pensées confuses 2/3

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Œuvre de JuliaL

La chambre est propre, les lits sont faits

Et les mots bien surfaits pour conter

Tes pensées.

Les premiers échangent ne t’apprendront rien

Si ce n’est,

Qu’aux yeux de l’autochtone, et de sa pauvreté

Tu es un porte-monnaie.

Pas seulement

Tout au fond de moi je hurle

Pas seulement.

Mais la contemplation

Au cœur des premiers jours

Exacerbe et adoucit

Et raffermit et radoucit

Ce simple état de fait

Normal au demeurant

Beaucoup n’ont pas le quart

D’un peu de ce que j’ai

Ça fait mal à ta belle âme

Et tu dois composer

Contradictions passionnées

Ça fait mal mais je veux

Apprendre, connaitre, aimer

Voyager

Touriste

Ici plus qu’ailleurs

Le mot met mal à l’aise

Au pays fantasmé des quêtes spirituelles

Je ne recherche rien

De particulier

Mas au-delà des postures

L’authenticité

Ici où la souffrance et la beauté s’hybrident

Comment ne pas se transcender

Les temples sont partout dans les ruelles

D’Old Delhi

Et les plus majestueux

Ont leur place d’honneur

Sur les grandes artères

Les confessions multiples

Remuent l’athée en moi

Lorsque les flots des mélopées sicks

S’invitent dessous le bandeau

Coloré

Qu’on m’a donnée

A l’entrée.

Une mosquée magique

Au milieu d’un quartier grouillant

Nirzam ud Dim,

musulman

Toute rouge et sculptée d’entrelacs

Et au-delà le Dargah

Tombes et mausolées

Piétinées de pieds d’enfants et parsemés de pétales odorant qu’on achète au marchée

Parfois un peu forcés

On peut les négocier comme un peu tout d’ailleurs

Les rickshaws en premier

Ces carrosses à trois roues

Bringuebalant partout, t’emmenant où tu veux

Et des fois même ailleurs

A Connaught place

Grand rond-point colonial aux enseignes lumineuses,

J’ai fumé en buvant un thaï a même la rue

Refusant d’acheter un bonnet de noël

A une petite indienne

 texte de Nay, Delhi, pensées confuses, Seconde partie

Les portugais rêvent ils de lapins électriques ?

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Lapin électrique, Porto 2017- Paul Orso/JuliaL

 

À ce moment-là, poursuivit Iran, j’étais dans une
humeur 382 ; je venais de la programmer. Je les savais
intellectuellement vides, mais ce n’est pas ce que je ressentais.
Ma première réaction a été de remercier Mercer
pour l’argent qui nous a permis de nous acheter un Penfield.
Et puis j’ai compris combien c’était malsain de ressentir l’absence de vie,
pas seulement dans cet immeuble, partout,
et de rester sans réaction
– tu comprends ? Je suppose que non.
Mais jadis, on considérait ça comme un signe de maladie mentale – on appelait
ça une “absence d’affect approprié”. J’ai donc laissé la télé allumée sans le son,
je me suis assise devant mon orgue d’humeur et j’ai fait quelques expériences.
Et j’ai fini par trouver un réglage pour le désespoir.
Do androids dream of electric sheep ? Extrait, K. Dick

Delhi, pensées confuses 1/3

Paris au matin, des rails, un train

Deux caissons de métal, quelques heures

Plus loin

Delhi au matin.

 

Une brume éparse et partout

Les corps de chair et de métal

C’est encore l’aube

Les contours de la gare hurlent et dispersent

Mes repères.

Avant tout c’est immense

Avant même de voir

On sent

On entend

On se prend à penser qu’on s’y attend

Mais non

L’Inde urbaine et bruyante t’agrippe au fond du cœur

Les mendiants, les quêteurs et les chiens sans repas

Tout est là

Irréel et vibrant

Ce n’est pas beau à voir au tout premier abord

Mais combien fascinant

Avant tout c’est immense

Inqualifiable au point d’ensorceler.

Et les marées d’humains peuplent les rues cassées

Les légions de moteurs t’étouffent

Tout autant qu’ils t’invitent

A avancer

Les odeurs’ entêtantes mélangent tes émois

L’essence, la pisse, mais les épices

Déjà à quelques pas aux abords de la gare

Des étals, des jarres de métal

Sales.

D’où s’échappent aux narines des magies insensée

Et toi l’occidental, droit précipité

Dans ce chaudron sans sens

A tes yeux fatigués

Tu cherches ton hôtel

Pahar Ganj un quartier

Conseillé.

En effet quelques blancs dans ton champ de vision

Mais que viens-tu chercher ?

 texte de Nay, Delhi, pensées confuses, Première partie

Sur les lacs suédois

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Une aquarelle de JuliaL /Raoulette

La nuit avance à pas lourds
Autour de la cour et de l’âtre
Alors que le soleil quitte la terre,
Les ombres menacent.
Là, dans notre maison sombre
Marchant avec des bougies allumées
Sainte Lucie, Sainte Lucie !

 

La nuit avance fortement et en silence
Ecoutez maintenant ses ailes
Dans chaque pièce si silencieuse,
Murmurant comme des ailes.
Regardez, sur notre seuil se tient,
Habillée de blanc, de la lumière dans les cheveux,
Sainte Lucie, Sainte Lucie !

L’obscurité s’envolera bientôt
Des vallées de la terre.
Aussi nous dit-elle
Un mot merveilleux :
Un nouveau jour se lèvera à nouveau
Du ciel rose…
Sainte Lucie, Sainte Lucie !

Texte traduit du suédois pour honorant Sainte Lucia

Le Saharien

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Un dessin de Raoulette

00-12-1954. J’ai commis l’imprudence, peu avant le travail au sol, de survoler le terrain : je n’aurais pas dû, j’en ai trop vu, j’en ai trop vu à la fois. Par terre, pardon, par sable, c’est plus miséricordieux : on n’en voit jamais qu’un petit bout simultanément et on peu arriver à s’imaginer que “c’est bientôt fini”, mais de 1000 mètres d’altitude, le subterfuge devient impossible, et force est de se rendre à l’évidence : il y en a de cette saloperie de sable, d’un bout à l’autre, c’est pratiquement sans limites à l’échelle humaine : on est entré, car elle existe, bien que peu soupçonnée des citadins et des hyperboréens, dans la partie sableuse de la planète. 

19-12-1954. Ce matin à l’aube nous avons partagé l’eau : la petite équipe d’accompagnement (2 goumiers) est repartie pour l’Adrar, tandis que la tête de la fusée poursuit sa trajectoire ; 3 hommes, 5 chameaux, 2 tonnelets (30 litres), 6 bonnes guerbas (120 litres) et 2 médiocres (30 litres)… Il n’y a plus désormais qu’à foncer, tout droit, vers le puits qui se cache là-bas à une quinzaine de jours de marche, par-delà plus de 600 kilomètres de sable.

26-12-1954. Vent de sable et fatigue : ça devient monotone, je le sais, mais on n’y peut rien, c’est comme ça ; le temps semble se ralentir au fur et à mesure qu’on approche du but… J’ai toujours aussi soif et me mets à boire la nuit, une fois la lampe à carbure éteinte, les quelques centimètres cubes d’eau croupie qu’elle peut encore contenir…

28-12-1954. Plus de 10 heures de route dans les pieds et dans le derrière. Vent, soleil et fatigue. Pas une gorgée de liquide entre 6 heures du matin et 6 heures du soir… Effroyable pays, même pour les bédouins, d’ailleurs stupéfaits de se découvrir en train de traverser une terra incognita, haut fait dont ils parleront longtemps sous la tente.

1er janvier 1955. Grande mauvaise journée : plus de 10 heures de route et toujours pas d’Araouane ! Alors, après la dérive des continents, celle des postes militaires ? Nous marchons toujours, la chaleur s’en mêle : il serait grand temps d’aboutir. Que je n’aime pas cette odeur de chameau échauffé !

Théodore Monod